viernes, 31 de julio de 2026

(POESÍA URBANA, III). ÉMILE VERHAEREN (1855-1916): LA VILLE (LA CIUDAD, 1893)

“La ciudad”


Todos los caminos van hacia la ciudad.

Del fondo de las brumas, Con todos sus pisos de viaje

Hasta el cielo, hacia los más altos pisos

Como de un sueño, ella se exhuma.

Allí,

Son los puentes musculosos de hierro,

Lanzados, a saltos, a través del aire;

Son los bloques y las columnas

Que decoran esfinges y gorgonas, Son las torres sobre los suburbios,

Son los millones de tejados

Alzando al cielo sus ángulos rectos:

Es la ciudad tentacular, De pie

Al pie de los llanos y las haciendas.

Las claridades rojas

Que se mueven

Bajo los postes y los grandes mástiles,

Incluso a mediodía, arden aún

Como huevos de púrpura y oro;

El alto sol no se ve:

Boca de luz, cerrada

Por el carbón y la humareda.

Un río de nafta y pez

Sacude los diques de piedra y los pontones de madera;

Los silbidos crudos de los navíos

que pasan

Aúllan de miedo en la niebla;

Un farol verde es su mirada

Hacia el océano y los espacios.

Los muelles suenan con los choques de pesados furgones;

Las carretillas chirrían como

goznes;

Las balanzas de hierro hacen caer

cubos de sombra

Y los deslizan de repente en subsuelos de fuego;

Los puentes se abren por la mitad, 

Entre los tupidos mástiles se erigen horcas sombrías

Y letras de cobre inscriben el universo,

Inmensamente, a través 

De los tejados, las cornisas y las murallas,

Cara a cara, como en batalla.

Y por todos lados, pasan caballos y ruedas,

Corren los trenes, vuela el esfuerzo, 

Hasta las estaciones, alzando, como

proas

Inmóviles, de mil en mil, un frontón de oro.

Rieles ramificados ahí descienden

bajo tierra

Como pozos y cráteres

Para reaparecer a lo lejos en redes claras de destellos

En el estrépito y la polvareda.

Es la ciudad tentacular.

La calle y sus remolinos como

cables

Anudados alrededor de

monumentos-

Huye y regresa en largos enlazamientos;

Y sus masas inextricables, 

Las manos locas, los pasos afiebrados,

El odio en los ojos,

Atrapan con los dientes los tiempos que las anticipan.

Al alba, a la tarde, a la noche, 

En la prisa, el tumulto, el ruido, 

Ellas lanzan hacia el azar la áspera semilla

De su trabajo que la hora se lleva.

Y los mostradores taciturnos y

negros

Y los despachos turbios y falsos

Y los bancos golpean las puertas

Con los golpes de viento de la demencia.

A lo largo del río, una luz

amortiguada,

Aproblemada y pesada, como un harapo que arde,

De farola en farola retrocede.

La vida con raudales de alcohol es

fermentada.

Los bares abren sobre las aceras

Sus tabernáculos de espejos

Donde se contemplan la ebriedad y la batalla;

Un ciego se apoya en la muralla 

Y vende luz, en cajas de un centavo,

El derroche y el robo se aparean en 

su agujero;

La bruma inmensa y rojiza

A veces hasta la mar retrocede y se arremanga

Y es entonces como un gran grito

lanzado

Contra el sol y su claridad:

Plazas, bazares, estaciones, mercados,

Exasperan tanto su vasta

turbulencia

Que los moribundos buscan en vano el momento de silencio

Que le hace falta a los ojos para cerrarse.

Tal el día —sin embargo, cuando las tardes

Esculpen el firmamento, con sus martillos de ébano,

La ciudad a lo lejos se extiende y domina la llanura

Como una nocturna y colosal

esperanza,

Ella surge: deseo, esplendor, obsesión;

Su claridad se proyecta en resplandores hasta los cielos,

Su gas milenario en matorrales de oro se atiza,

Sus rieles son caminos audaces

Hacia la felicidad falaz

Que la fortuna y la fuerza acompañan;

Sus muros se dibujan semejantes a una armada

Y lo que aún viene de ella de bruma y de humo

Llega en llamadas claras a los campos.

Es la ciudad tentacular, 

El pulpo ardiente y el osario 

Y la carcasa solemne.

Y los caminos de aquí se van al infinito

Hacia ella.



«La ville»


Tous les chemins vont vers la ville.

Du fond des brumes,

Avec tous ses étages en voyage

Jusques au ciel, vers de plus hauts

étages,

Comme d'un rêve, elle s'exhume.

Là-bas,

Ce sont des ponts musclés de fer, Lancés, par bonds, à travers lair;

Ce sont des blocs et des colonnes

Que décorent Sphinx et Gorgones;

Ce sont des tours sur des faubourgs;

Ce sont des millions de toits

Dressant au ciel leurs angles droits:

C'est la ville tentaculaire,

Debout,

Au bout des plaines et des domaines.

Des clartés rouges

Qui bougent

Sur des poteaux et des grands mâts,

Même à midi, brûlent encor

Comme des oeufs de pourpre et d'or;

Le haut soleil ne se voit pas:

Bouche de lumière, fermée

Par le charbon et la fumée.

Un fleuve de naphte et de poix

Bat les môles de pierre et les pontons de bois;

Les sifflets crus des navires qui passent

Hurlent de peur dans le brouillard;

Un fanal vert est leur regard

Vers l'océan et les espaces.

Des quais sonnent aux chocs de lourds fourgons;

Des tombereaux grincent comme des gonds;

Des balances de fer font choir des cubes d'ombre

Et les glissent soudain en des soussols de feu;

Des ponts s'ouvrant par le milieu, 

Entre les mâts touffus dressent des gibets sombres

Et des lettres de cuivre inscrivent l'univers,

Immensément, par à travers

Immensément, par à travers 

Les toits, les corniches et les murailles,

Face à face, comme en bataille.

Et tout là-bas, passent chevaux et roues,

Filent les trains, vole l'effort,

Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues

Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or.

Des rails ramifiés y descendent

sous terre

Comme en des puits et des cratères

Pour reparaître au loin en réseaux clairs d'éclairs

Dans le vacarme et la poussière.

C'est la ville tentaculaire.

La rue-et ses remous comme des

câbles

Noués autour des monuments—

Fuit et revient en longs enlacements;

Et ses foules inextricables,

Les mains folles, les pas fiévreux,

La haine aux yeux,

Happent des dents le temps qui les devance.

A laube, au soir, la nuit, 

Dans la hâte, le tumulte, le bruit, 

Elles jettent vers le hasard l'âpre

semence

De leur labeur que l'heure emporte

Et les comptoirs mornes et noirs

Et les bureaux louches et faux

Et les banques battent des portes

Aux coups de vent de la démence.

Le long du fleuve, une lumière

ouatée,

Trouble et lourde, comme un haillon qui brûle,

De réverbère en réverbère se recule.

La vie avec des flots d'alcool est fermentée.

Les bars ouvrent sur les trottoirs

Leurs tabernacles de miroirs

Où se mirent l'ivresse et la bataille;

Une aveugle s'appuie à la muraille

Et vend de la lumière, en des boîtes d'un sou;

La débauche et le vol s'accouplent en leur trou;

La brume immense et rousse

Parfois jusqu'à la mer recule et se retrousse

Et c'est alors comme un grand cri jeté

Vers le soleil et sa clarté:

Places, bazars, gares, marchés,

Exaspèrent si fort leur vaste turbulence

Que les mourants cherchent en vain le moment de silence

Qu il faut aux yeux pour se fermer.

Telle, le jour - pourtant, lorsque les soirs

Sculptent le firmament, de leurs marteaux d'ébène,

La ville au loin s'étale et domine la plaine

Comme un nocturne et colossal espoir;

Elle surgit: désir, splendeur, hantise;

Sa clarté se projette en lueurs jusqu'aux cieux,

Son gaz myriadaire en buissons d'or s'attise,

Ses rails sont des chemins

audacieux

Vers le bonheur fallacieux

Que la fortune et la force

accompagnent;

Ses murs se dessinent pareils à une armée

Et ce qui vient d'elle encor de brume et de fumée

Arrive en appels clairs vers les campagnes.

C'est la ville tentaculaire,

La pieuvre ardente et l'ossuaire 

Et la carcasse solennelle.

Et les chemins d'ici s'en vont à

l'infini

Vers elle.



Sobre este poeta belga, flamenco, que escribía en francés, véase, por ejemplo, este enlace:

 https://www.musee-orsay.fr/es/programa/agenda/exposiciones/emile-verhaeren-un-museo-imaginario