sábado, 9 de febrero de 2019

MICHEL LEIRIS (1901-1990): LE PROMENEUR DE BARCELONE (EL PASEANTE DE BARCELONA, 1931)

Le jet d'eau qui se ronge éternellement lui-même

soit qu'il monte en tige très amincie vers les hauteurs

soit qu'il s'étende en tourbillon de fête foraine fontaine

lumineuse ou bien cascade d'exposition le jet d'eau creuse un puits dans l'air qui le dévore semblable au voyageur qui perce des enfilades de trottoirs le gousset vide mais le regard nourri par l'horizon

Vers la fin de l'été 1930

porteur de tous ces puits et filant sa trajectoire comme

un jet un touriste se promenait dans
Barcelone et les sardanes lui tressaient des couronnes piquées de cris solaires mais légères à son front boursouflé de projets en arrêt musique lointaine et reculée bien plus lointaine encore

d'être prescience d'avenir que ces danses girandoles fanfares et sardanes que faisait battre comme un pouls le sang du souvenir



A la terrasse des cafés

jusqu'à la nuit les marchandes de journaux s'égosillent
L'une d'entre elles est si belle

avec ses yeux d'autant plus purs qu'ils sont plus ravagés avec sa robe déteinte sa bouche décolorée qu'on la dirait lavée dans les grandes eaux du crime à pleins seaux de passion

Les taureaux qu'on tue à coups d'épée

au grand soleil dans les arènes

ont le regard moins éperdu

que cette femme qui pourrait être reine des anges

ou de ces fièrcs images qu'on voit dans les chapelles

illuminées beaux mannequins que l'hostie — quand on l'élève —

fait tourner ainsi que bougent, le regard fixe, les figures peintes qui

ornent les orgues des chevaux de bois tandis que montent et descendent les coursiers pareils aux gens qui s'agenouillent dans les églises

Elle crie des titres de journaux

et sa voix grave appesantit le sang dans les artères du

voyageur qui se détourne un long moment et finalement reprend sa marche à travers l'air qui le corrode comme un acide

Près des quais les bateaux

tendent coquettement leurs oriflammes

superbes catins pavoisées



mais charbonneuses encore

à peine sorties de leurs mortelles usines

Entre leurs draps les amoureuses

aux gorges douces

aux cuisses mordues par les punaises

dorment en écartant les genoux

et bâtissent en rêvant leurs maisons d'amour

leurs jardins d'avenir

Ce n'est peut-être pas comme il sonne minuit ni
Pâques ni l'Ascension ni la
Pentecôte ni
Noël mais il y a beau temps que les bohémiens sont passés cahotant leur destin aux fesses crues comme des fesses

de singe il y a beau temps que leurs roulottes sont passées dans un bruit de sonnailles barques sans voiles et vouées bien plus aux puces

qu'aux tempêtes ou aux songes — lorsque le voyageur abandonnant sa nonchalance d'un seul coup s'arrête net les yeux fixés au bastingage d'un navire

Un deux

trois éclairs

ont pollué la nuit

Un deux

trois oiseaux

la becquètent à grands cris



Le voyageur s'essuie le front

tire sa montre

puis s'assied sur une borne et regarde curieusement le

navire absolument quelconque pourtant sans la moindre auréole suspendue au-dessus de son

pont

Quand
Damoclès sous son épée tremblait comme un taureau qu'on châtre et quand le
Christ pas encore crucifié voyait se colorer de sang

la cuvette où trempaient les mains de
Ponce
Pilate leurs paupières fléchissaient sous le terrible faix mais sous l'embus des larmes leurs prunelles scintillaient pareilles aux cuirasses de gladiateurs blessés qui luisent dans les amphithéâtres

Prédicateur verbeux dont les louches artifices

ne sont que pièges de salive et longs filets baveux

les mortifications que stupidement tu prônes ont des

effets inattendus pour toi mais pain bénit des masochistes qui boivent la douleur ainsi qu'un petit lait

Le crâne haché de fièvre et l'échiné chatouilleuse déjà toute prête au spasme inouï du châtiment le promeneur s'était assis devant les eaux graisseuses pour savourer l'écume atroce d'une mer de tourments



Ses doigts battaient son front ses phalanges criaient

avec le grésillement des chandelles fraîches éteintes mais dans son cœur le plaisir s'infiltrait mince serpent ondulant comme une ligne qui cherche à s'évader des limbes

Ville trop tendre

tes boulevards gonfles d'une foule bien plus jolie que

des pierreuses hommes et femmes mêlés en fouillis d'yeux troublants au pilori du ciel clouent l'image honteuse du voyageur esthète qui roule des yeux blancs

car voyager n'est pas goûter la vue rieuse

du bétail profilé sur le soleil couchant

mais chercher à grands coups de serres batailleuses

le pic immaculé dans les glaciers du sang

Que tanguent les vaisseaux ou que planent les aigles face aux rades tranquilles ou sur les monuments ils n'empêcheront pas que la clameur des siècles s'unisse au bruit des chaînes en un long cri dément

O toi le terrifié!

vaincu par la tempête de ton ombre avant d'être embarqué vers des pays hallucinants le bastingage d'un navire est à tes yeux l'affreux symbole sombre du néant identique à tous les horizons



Et que s'écroulent maintenant les jours et les années

ruent les marées

vomissent les volcans

et disparaissent les maisons

un désert dénudé sera la parure suprême

du passant qui ressemble à ce jet d'eau ardent

parce qu'il bouge en se mangeant lui-même


Poema, poco conocido, del poeta surrealista y etnólogo francés Michel Leiris, amigo de Joan Miró y de Georges Bataille con quien trabajó (fue sub-director y redactor de la revista Documents). Escrito en 1930, y publicado por primera y única vez en Cahiers du Sud, Marseille, 18e année, n° 128, février 1931,pp. 1-4. No ha sido nunca reeditado.

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